
Ancien ingénieur de la NASA, Antoine Dumurgier dirige depuis un an Sogelink, éditeur lyonnais qui équipe toute la chaîne des infrastructures publiques. Au micro du podcast Les Bâtisseurs, il explique pourquoi la donnée des réseaux est devenue stratégique, ce que l'IA change vraiment, et pourquoi le grand chantier des prochaines décennies sera la maintenance.
De la NASA aux réseaux enterrés
Ingénieur aéronautique et pilote, Antoine Dumurgier a débuté à Houston, au centre des vols habités de la NASA, sur l'interface homme-machine d'un projet de navette spatiale. Suivent la DGA, le conseil en stratégie, quatorze ans chez Edenred, puis la direction de Berger-Levrault, éditeur de logiciels de plus de 200 M€ de chiffre d'affaires. Le BTP, il le découvre en arrivant chez Sogelink. Ce qui le séduit : un écosystème « absolument essentiel à notre vie quotidienne », où tout reste à inventer à l'heure de l'IA.
DICT.fr : savoir ce qu'il y a sous le trottoir
Sogelink naît à Lyon il y a 25 ans autour d'une idée simple : avant de creuser, il faut savoir ce qu'il y a dessous. La plateforme DICT.fr connecte bureaux d'études, entreprises de travaux et exploitants de réseaux pour échanger les plans des réseaux enterrés et éviter de les endommager. Par croissance organique et acquisitions, le groupe propose aujourd'hui une quarantaine de produits dans trois pays (France, Pays-Bas, Norvège), concentrés sur les infrastructures « horizontales » : routes, réseaux, ouvrages d'art.
Cinq familles de clients en dépendent : les géomètres et topographes, les bureaux d'études (avec Covadis et Mensura), les entreprises de travaux, les exploitants de réseaux (eau, électricité, gaz, fibre, chauffage urbain) et les collectivités, qui autorisent, coordonnent et entretiennent.
La précision des réseaux, un enjeu de sécurité sur chaque chantier
Une partie des réseaux français a 50 ou 80 ans, et leurs plans sont parfois approximatifs. Or la réglementation anti-endommagement définit des classes de précision : selon la classe, on sait où passe un réseau à quelques dizaines de centimètres près, ou à quelques dizaines de mètres. Pour l'entreprise qui arrive avec un marteau-piqueur, la différence est considérable.
Sogelink travaille avec des exploitants pour recaler automatiquement leurs réseaux : des modèles détectent à grande échelle, sur des images de surface, les affleurants (plaques, boîtiers) sous lesquels passe forcément le réseau. Sur le terrain, les chefs de chantier récupèrent la localisation précise des réseaux sur mobile, et aux Pays-Bas, en réalité augmentée sur tablette.
Photogrammétrie : d'une vidéo au smartphone à un plan exploitable
Autre terrain de transformation : le levé topographique. Historiquement, un géomètre relève des points GPS un par un, puis les relie à la souris au bureau. Demain, une vidéo prise au smartphone ou au drone est transformée en nuage de points 3D, puis en plan 2D exploitable. « C'est là que l'IA intervient » : découper un nuage de millions de points se faisait à la main, des modèles entraînés en font désormais une bonne partie. Le gain est direct : un même technicien réalise beaucoup plus de levés dans sa semaine.
Connecter l'écosystème : le plan OneLink
La stratégie de Sogelink tient en un mot, « connecter ». La plateforme Sogelink Connect fait circuler l'information entre les acteurs à chaque phase d'un chantier : des photos et données techniques qui remontent du terrain au donneur d'ordre pour déclencher le paiement d'un sous-traitant, des demandes d'autorisation transmises aux collectivités, ou une carte interactive des travaux publiée sur le site des villes pour informer les habitants.
Le plan OneLink fixe le cap à 2030 : doubler la taille de l'entreprise, investir massivement dans la R&D et l'IA, et réorganiser les équipes par segment de client pour coller aux métiers.
L'IA sans effet waouh
Sur l'IA, Antoine Dumurgier refuse les promesses faciles. Sur des logiciels historiques à fort volume, les gains de productivité des développeurs se situent « de l'ordre de 20, 30 % ». Et le vibe coding a ses limites : « On peut tous en 2 jours refaire un logiciel extraordinaire. Sauf que ce n'est pas un logiciel qu'on peut donner à un client. » La valeur reste dans la connaissance métier, l'architecture, la mise en production et la cybersécurité.
Sécurité et souveraineté des données de réseaux
L'emplacement des réseaux de gaz ou d'électricité est une information stratégique, comme le rappellent les frappes sur les infrastructures en Ukraine. Antoine distingue sécurité et souveraineté : on peut être très sécurisé chez un grand hébergeur américain tout en restant soumis au Cloud Act. Sogelink compte faire évoluer sa doctrine vers davantage d'hébergeurs souverains et de logiciels européens.
Le grand chantier : maintenir ce que l'on a construit
De 1950 aux années 2010, la France a construit partout : routes, ponts, ronds-points, réseaux. Ce rythme ralentit, et le nouvel enjeu devient la maintenance. « Tu prends un département moyen en France, y a plus de mille ponts. Et y a pas mille personnes pour s'en occuper. » Recenser le patrimoine, connaître l'état de chaque ouvrage, planifier l'entretien sur 5 à 10 ans, puis aller vers la maintenance prédictive grâce aux capteurs : c'est là que les logiciels permettent aux collectivités d'éviter les catastrophes avec des budgets contraints.
Son conseil aux dirigeants de bureaux d'études : rester proche de ses clients, anticiper les tendances de son segment, oser un pas de côté si les projets se raréfient, et regarder la technologie comme un levier pour traverser une année plus difficile.
Écouter l'épisode complet
Retrouvez l'intégralité de cet échange dans le podcast Les Bâtisseurs : #51 Antoine Dumurgier - Sogelink.
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