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Le reconditionnement des matériaux de construction est en train de changer la donne du réemploi dans le BTP. Pas avec des photos “sexy” de deux sanitaires récupérés pour un post LinkedIn, mais avec une réalité beaucoup plus brute : des plannings impossibles à synchroniser, des chantiers qui vont trop vite, des assurances qui exigent des preuves, et des équipes terrain qui n’ont pas une minute à perdre. Dans un épisode des Bâtisseurs, Hugo Bonnet (DG de CycleUp) raconte ce que personne ne montre : comment on transforme un “déchet” en produit prêt à reposer, garanti, et compatible avec les exigences d’un chantier neuf.
Ce récit est précieux, parce qu’il remet les bons mots au bon endroit. Le réemploi ne se gagnera pas à coups d’intentions. Il se gagnera à coups de méthode, de contrôle qualité, de logistique maîtrisée… et d’outils capables de tracer, prouver, et simplifier.
Du réemploi “romantique” au réemploi industriel
Le réemploi a toujours existé. On a tous vu des tuiles récupérées, des pierres réutilisées, des portes sauvées d’une démolition. Mais l’industrialisation a changé le rythme : démolitions massives, pression foncière, impératif de vitesse, machines puissantes, filières de déchets rodées. Dans ce contexte, le réemploi a fini par devenir une exception, parfois une case à cocher.
Le tournant, c’est quand on cesse de penser le réemploi comme une démarche artisanale, pour le traiter comme une véritable chaîne de valeur. Hugo Bonnet le dit sans détour : l’objectif n’est pas seulement de “faire du réemploi”. L’objectif est de massifier la pratique, parce que c’est à cette condition qu’on évite réellement des émissions de carbone, qu’on réduit la production de déchets, et qu’on rend la démarche économiquement soutenable.
Et là, une idée revient en boucle : l’économie circulaire contient le mot économie. Le sujet n’est pas tabou. Il est central.
Recyclage, réemploi, reconditionnement : mettre les définitions au clair
Dans le BTP, ces mots sont souvent utilisés comme des synonymes. Ils ne le sont pas.
Le recyclage, c’est quand on repasse par la matière. Une poutre acier est fondue. Un béton est concassé pour redevenir granulat. On détruit la forme pour récupérer une matière première secondaire.
Le réemploi, c’est quand le produit ne repasse pas par un processus industriel lourd. On reprend l’élément tel quel, et on le remet en œuvre.
Le reconditionnement, c’est du réemploi… mais avec une étape décisive : on réalise les opérations nécessaires pour prouver l’aptitude à l’usage. On inspecte, on remet en état, on teste si besoin, on contrôle qualité, et surtout, on garantit. C’est la version “prête à reposer” du réemploi.
La comparaison qui rend tout limpide, c’est celle du smartphone reconditionné : acheté à bas prix, nettoyé, réparé, contrôlé, re-garanti, puis revendu avec un niveau de confiance qui rassure le client. Le BTP a besoin de la même logique.
👉 Pour aller plus loin sur la REP PMCB et le rôle des éco-organismes : #14 - Hervé de Maistre - Président directeur général de Valobat : REP, Éco-organismes et le rôle crucial de Valobat | Les Bâtisseurs | Ausha
Pourquoi la marketplace “Amazon du réemploi” n’a pas marché
CycleUp est né en 2017 avec une ambition : connecter les gisements issus de chantiers de curage/déconstruction à des besoins sur d’autres projets. Une marketplace, en somme.
Sur le papier, c’est élégant. Dans la réalité, ça bute sur deux murs.
Le premier, c’est l’adoption. Les grands acteurs de la construction n’achètent pas comme des particuliers. Ils achètent via des circuits internes, des référencements, des outils, des contrats-cadres.
Le second, c’est la logistique. Même quand il y a offre et demande, le réemploi échoue souvent sur l’exécution : les plannings ne collent pas, les conditions de dépose sont variables, les volumes sont irréguliers, les matériaux arrivent en vrac, et le chantier ne veut pas “gérer ça”.
Le marché a donc rappelé une vérité simple : pour massifier, il faut un intermédiaire qui absorbe la complexité.
La leçon de Saint-Ouen : la logistique seule ne crée pas assez de valeur
Après la marketplace, CycleUp a tenté un autre modèle : une plateforme physique pour récupérer, regrouper, contrôler, redistribuer. Une logique de négoce/logistique.
Là encore, apprentissage. Faire le travail d’un logisticien, c’est compter tout : manutention, rotations, stockage, contrôles, délais, imprévus. Or la valeur ajoutée était trop faible pour revendre plus cher que le prix d’achat, surtout si l’on ne maîtrise pas parfaitement les métriques et les coûts unitaires de la logistique.
C’est un point clé pour tout porteur de projet “circularité” : sans transformation du produit, on se retrouve à faire un métier différent, avec des marges très contraintes.
👉 Un autre retour terrain complémentaire sur l’exécution et l’industrialisation du réemploi dans l'épisode : #16 - Philippe Benquet - Président et fondateur d'Acorus : Éco-Rénovation et Success Story, de 80 à 1800 Collaborateurs avec le sourire! | Les Bâtisseurs | Ausha
Reconditionnement des matériaux de construction : l’atelier comme assurance-vie du réemploi
Le basculement se fait quand CycleUp choisit de créer de la valeur sur le produit lui-même. Le cœur de la stratégie devient l’atelier de reconditionnement, où l’on standardise un process qualité, où l’on garantit, où l’on rend le produit “installable” comme du neuf.
Pourquoi l’atelier est indispensable ? Parce qu’il rend possible la promesse la plus importante du réemploi : la confiance.
Sur les toilettes (leur produit principal), le process ressemble à une chaîne qualité industrielle :
Le produit arrive et passe un premier contrôle : fissures, éclats, défauts. Tout ce qui n’est pas reconditionnable sort du flux.
On retire les pièces d’usure : chasses, abattants, fixations.
On désinfecte et on nettoie avec des bains successifs (soude, acide) pour enlever matière organique, calcaire, résidus.
On contrôle à nouveau, puis on réalise la finition (résidus de silicone, nettoyage mécanique).
On effectue un dernier contrôle qualité, puis on conditionne comme un produit neuf, avec une logique “pack” prête à poser.
L’idée est très forte : le client ne doit pas “s’adapter au réemploi”. C’est au reconditionnement de s’adapter aux habitudes du chantier.
Le vrai goulot d’étranglement : l’offre, pas la demande
Le passage le plus contre-intuitif de l’échange, c’est celui-ci : les reconditionneurs manquent de gisements. Ils ne manquent pas de clients.
CycleUp explique un cas concret : vendre 9 000 toilettes, en produire 5 000, annuler 4 000 ventes… non pas faute de capacité industrielle, mais faute de “brutes” à reconditionner. Le problème, c’est la capture du gisement.
Et c’est là que le réemploi se joue sur une réalité très terrain : sur beaucoup de chantiers, on casse, on benne, on trie un peu mieux quand on est sensibilisé… et c’est tout. Ce qui n’est pas structuré finit dans la filière la plus simple.
Pour inverser ça, CycleUp a dû créer un métier de sourcing, presque commercial, avec une proposition claire : on vient, on récupère vite, on n’ajoute pas de complexité au chantier… et on achète le produit. Le simple fait d’acheter quelque chose qui allait partir à la benne change l’attention portée à la dépose.
Dépose sélective : convaincre sans ralentir le chantier
Pour capter des gisements, il faut travailler avec les cureurs et déconstructeurs. Or ils ont deux obsessions : ne pas perdre de temps, ne pas compliquer l’organisation.
La réponse, ce n’est pas un discours moral. C’est une méthode opérationnelle :
Des documents très cadrés sur la manière de déposer.
Une logistique réactive pour récupérer rapidement.
La possibilité de palettiser soi-même sur place pour ne pas mobiliser les équipes du chantier.
Des partenaires de collecte adaptés (logistique déchets, acteurs spécialisés, entreprises d’insertion).
Tout l’enjeu est d’éviter la phrase qui tue : le réemploi, c’est chiant.
Prix : pourquoi le reconditionné peut être plus cher que l’entrée de gamme
Autre reality check : un WC neuf “chantier”, bien négocié, peut coûter autour de 40 euros. Des produits importés, ultra-bas de gamme.
Face à ça, CycleUp vend un WC reconditionné autour de 135 euros. Plus cher que l’entrée de gamme, mais comparable à un milieu de gamme, et souvent beaucoup moins cher que certains produits premium (exemple donné : des références design vendues très en dessous du neuf).
Ce passage dit quelque chose d’important : le réemploi ne gagnera pas seulement sur le prix. Il gagnera sur le rapport valeur/confiance, sur la disponibilité, sur la garantie, sur la conformité, sur la capacité à livrer un produit “prêt à poser” sans risques.
Cet échange fait écho à plusieurs conversations du podcast, notamment avec :
Local : pas seulement une histoire de carbone
CycleUp ouvre de nouveaux sites (Nord et Lyon) pour se rapprocher des gisements. Le débat “local” est intéressant : le transport pèse peu dans l’impact carbone du produit comparé à la fabrication d’un produit neuf. Mais le local est décisif pour deux autres raisons : la faisabilité logistique (aller chercher une palette loin coûte cher) et l’écosystème (emplois, réseau, habitudes de collecte).
Plus vous rapprochez la collecte des points d’apport, plus vous augmentez mécaniquement la part de gisements captables.
Et le modèle qui se dessine est très concret : s’appuyer sur des distributeurs et des agences (type négoce) pour accueillir des gisements sur place, puis organiser des tournées de récupération.
REP Bâtiment : un levier vital… et un risque politique
Sur le réemploi, la REP PMCB est présentée comme un levier majeur de structuration. Subventions à la tonne réemployée, aide à l’investissement, financement d’écarts économiques sur certains chantiers : les éco-organismes ont participé à accélérer l’émergence d’acteurs reconditionneurs.
CycleUp va plus loin : sans ces soutiens, une partie de la capacité actuelle de la filière est fragilisée. D’où l’inquiétude quand des scénarios de réforme évoquent la disparition du volet réemploi. Le point marquant, c’est la logique d’ordre de priorité (réemploi avant recyclage) portée par les principes européens de hiérarchie des déchets : supprimer le réemploi irait à contre-courant.
Pour une maîtrise d’ouvrage, un industriel, un acteur du BTP, la leçon est simple : le réemploi ne se décrète pas. Il se finance, il se structure, et il se sécurise. Sans signal stable, les ateliers n’investissent pas.
On peut tout réemployer… si on accepte le coût de l’organisation
La réponse finale d’Hugo Bonnet est forte : tout est réemployable. La vraie limite, c’est la volonté de mettre les moyens : logistique, temps, qualification technique, organisation chantier, contrôles, assurance.
Même des matériaux réputés impossibles (fenêtres, charpentes métalliques, éléments béton non concassés) peuvent être remis en œuvre si l’on requalifie, si l’on prouve, si l’on assure. Ce n’est pas une utopie. C’est une industrie en construction.